Bernanos Vs WALL-E

par Chipo LATANEVA

Pourtant le Dr KOUILLOSKY me l’avait bien recommandé : «  Chipo, je vous laisse sortir mais attention, on continue à bien prendre ses petites gélules et surtout on fait attention à ses lectures. Je peux vous autoriser les « Martine », « Sylvain et Silvette », la collection des « Dora » et les communiqués de Sibeth N’ Diaye, vous devez impérativement vous éloigner de la réalité ». 

Après la pharmacie, je file donc chez mon libraire, je musarde un peu dans les rayons et je tombe sur «  La France contre les Robots » , je me dis tiens ?  je viens de finir le « Révolution » de Macron, je vais rester dans la Science-Fiction… eh ben mes petits amis ! Je suis encore bonne pour un lavage d’estomac et un stage à l’hôpital de jour… 

1947, le père Bernanos publie donc cet essai, recueil de textes conçus pour la plupart durant son exil au Brésil… on attaque sur la Liberté, je me dis cocagne !  Faut que je vous dise avant tout que je me suis tapée 10 jours d’isolement lors de mon dernier séjour à la Clinique de Kouillosky… J’avais mordue l’infirmière en chef ( je sais, pas très gentry en ce moment pour le personnel médical )  , mais cette pouffiassonne l’avait bien cherché, un croisement entre Mengele et Miss Ratched n’aurait pas donné plus pire ; donc ce que j’ai pris au départ pour une bonne bouffée d’air pur s’est transformée au fil de ma lecture en une soufflette pourrie. Car après les premières envolées sur les révolutionnaires de 89 et du peuple français, on entre dans le vif du sujet avec cette technique, qui bien loin de nous donner plus de liberté, nous en enlève un peu plus à chaque nouvelle innovation… 

Se vantant d’avoir connu l’époque où «l’on pouvait faire le tour du monde à une seule carte de visite dans son portefeuille » car seul le titre de transport était nécessaire…( hé l’artiste ! T’oublies pas peu le pognon des fois ? ), Bernanos nous rappelle que lorsque les pays, unilatéralement instaurèrent le passeport, la petite bourgeoisie s’opposa farouchement à la prise d’empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats, ce n’est qu’à grand renfort de propagande qu’elle se soumettra finalement :

« Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il parait le combattre, ripostait avec dédain (…) Que risquez-vous ? Que vous importe d’être immédiatement reconnu, Le criminel seul trouve avantage à se cacher ! »

Les temps changent, mais l’argumentation pas. Plus loin, il prévoit que l’organisation économique, les concurrences et les guerres exigeront une réglementation plus minutieuse et une humanité de plus en plus docile. 

« Le jour n’est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? » 

Hé bien, mon pépère, que dirais-tu des connards qui se font pucer pour ne pas à avoir à chercher les clefs de la baraque dans la sacoche ou le badge d’entrée de la boite ? 

A cet instant, j’attaque ma seconde bouteille de Jack… et continue ma lecture . Les candides de la fin du 19ème pensaient « que la Technique, conduirait fatalement au bonheur de l’humanité », Bernanos leur rétorque qu’elle a, en fait, toujours plus à gagner, à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins :

« Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. »

Et renchérit en prophétisant la mondialisation qui mettra en concurrence  l’ensemble des travailleurs :

« Un jour, on plongera dans la ruine du jour au lendemain des familles entières parce-qu’à des milliers de kilomètres pourra être produite la même chose pour deux centimes de moins la tonne »

En continuant la lecture avec un troisième litron de « numéro 7 », je désespère quant à la dictature du nombre :

« La Civilisation des Machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile, à cela près qu’il est plus ou moins décoré. La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre.(.… ) La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. »

A côté de ce qui suit, la « Grève des Electeurs » de Mirbeau, c’est de l’ « Hakuna Matata » : 

« Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté. Il est fou d’opposer le Nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du Nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail. Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire. Avec une Radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie. Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des Trusts ? » 

Décidément, je préférais de loin les aventures champêtres de la petite Mouchette… ou les récits picaresques des « Grands Cimetières sous la lune » 

« Mais, je vous le demande aussi, quel régime est plus favorable à l’établissement de la dictature ? Car les Puissances de l’Argent savent utiliser à merveille le suffrage universel, mais cet instrument ressemble aux autres, il s’use à force de servir. En exploitant le suffrage universel, elles le dégradent. L’opposition entre le suffrage universel corrompu et les masses finit par prendre le caractère d’une crise aiguë. Pour se délivrer de l’Argent — ou du moins pour se donner l’illusion de cette délivrance — les masses se choisissent un chef, Marius ou Hitler. Encore ose-t-on à peine écrire ce mot de chef. Le dictateur n’est pas un chef. C’est une émanation, une création des masses. C’est la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction. Ainsi, le monde ira-t-il, en un rythme toujours accéléré, de la démocratie à la dictature, de la dictature à la démocratie, jusqu’au jour… »

Néo est arrivé héééé héééé ! Hélas, j’ai beau me rouler un énième tarpé, point de Keanu Reeves déguisé en défroqué… mais une armée de petits soldats à la solde des forces obscures du « monde des Robots » :

« On peut être sûr que c’est parmi leurs anciens adversaires, dont elles apprécient l’esprit de discipline, qu’elles recruteront bientôt leurs principaux collaborateurs ; elles n’ont que faire des idéalistes, car l’État Technique n’aura demain qu’un seul ennemi : « l’homme qui ne fait pas comme tout le monde » — ou encore : « l’homme qui a du temps à perdre » — ou plus simplement si vous voulez : « l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique ».

En attendant une société où il serait enfin possible de mener une vie digne de l’être humain… Je m’enfile un « Tout-à-l’égout » : Jack-Lixensia-Prozac et Adieu monde cruel !

LA CHIPO DU GOULAG – Rubrique littéraire dirigée par notre collaboratrice Chipo LATANEVA. Alternant séjours en psy et cures de désintox’, cette ancienne animatrice de mes clubs de vacances s’est découvert, durant ces rares moments de lucidité, une véritable passion pour la littérature qu’elle vous fait partager dans cette rubrique. Grande amatrice des salles obscures, dans lesquelles elle a l’habitude de pioncer, elle anime également notre rubrique Cinéma.

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