1935 – le jour où J’ai rebaptisé Stakhanov

Souvenir de l’Oncle Zé

C’était en août 1935, j’étais en pleine sieste et c’était pas vraiment le jour de m’emmerder. La veille un connard de l’Etat Major m’avait fait signer, entre deux liasses de chèques vacances pour la Sibérie, la nomination de Toukhatchevki au grade de Maréchal… Maréchal, pfffff ! S’il devait y avoir dans ce pays, un autre maréchal qui ne portait pas de couche-culotte pour adulte, çà ne pouvait être que moi. Il ne s’agissait pas de mater quelques matafs du Kronstadt ou de gazer une poignée de koulaks du Tambov, Maréchal, tu devais… en fait j’en savais rien.. mais de toute façon le nouveau promu n’allait pas le rester longtemps.

J’étais donc en pleine sieste, quand ce gros con d’Ordjonikidze me réveille :

– Jojo, c’est formidable ! Je viens de recevoir un câble du Donbass , dans une de nos mines, une équipe a sorti 72 tonnes de charbon soit 10 fois le quota journalier .

– Et c’est pour çà que tu me réveilles Ducon ? A moins de 15 fois le quota, je ne veux pas être dérangé pendant la sieste !

Et je lui raccrochais au nez en me disant que s’il continuait à me gonfler, il risquait de lui arriver des bricoles à lui aussi. Je me rendormis aussi sec lorsque vingt minutes plus tard : redring !

– Allo Jojo ? J’ai rappelé les copains de la mine en question, ils s’étaient trompés dans les calculs .. les cons ! Ils ont sorti 102 tonnes soit 15 fois le quota, qu’est-ce que tu en dis ?

Je le connais le Sergo, si je l’avais envoyé chier une nouvelle fois, il m’aurait rappelé toutes les demi-heures et bientôt on aurait même plus eu besoin de creuser pour trouver du coke, il m’aurait trouvé une pierre philosophale version Etienne Lantier.

– Bon, lui dis-je, dans tes 7 nains, tu me prends celui qui marque le mieux, tu lui tires le portrait, tu lui sors une bio au petits oignons et tu refiles le bébé à la Propa. Et note bien ! Je veux du prolo patenté, parce-qu’il va falloir l’amortir ton futur prodige, aux 4 coins de la planète je veux voir sa tronche… donc pas question de lui voir sortir dans la presse bourgeoise un aïeul correspondant de l’Okhrana ou larbin de Romanov… J’exige du coco A.O.C pour le mental, et pour le physique de l’Homme Nouveau ! Pigé Sergo ? Je compte sur toi.

Le lendemain, je lisais la Pravda et faisais connaissance avec un certain Alekseï Stakhanov qui allait devenir un modèle pour tous les ouvriers du pays en les incitant à intensifier leurs cadences de production. Les camarades du Dombass et Sergo, ne l’ayant pas trop mal choisi, on lança donc le produit.

Quinze jours plus tard, je recevais une lettre de notre laborieux « René la taupe » … et le voilà t’il pas qu’il me suppliait d’intervenir pour que la Pravda cesse de le prénommer Alekseï car il s’appelait en fait Andreï, qu’il y tenait beaucoup parce-que c’était le prénom d’un grand oncle avec lequel enfant, il partait à la pêche et nia nia nia… et nia nia nia… trois pages de jérémiades, c’était bien la peine de leur apprendre à écrire à ces culs-terreux ! Bref, je rappelais illico Ordjonikidze :

– Allo Sergo… C’est à propos de Stakhamachin… hein ? Oui, j’ai vu … il a fait la une du « Time » dans leur série Héros du Travail*… ben ouais, pour les exploiteurs capitalos, c’est mieux que les Saintes Ecritures… la parabole du Talent, revue et corrigée à la sauce Jojo… d’ailleurs je retiens l’idée, faudra qu’on sorte une médaille dans le genre… Mais je ne t’appelle pas pour çà. Tu vas me la recadrer ta Miss Monde, tu vas lui dire que la Pravda, comme tout autre journal édité en Union Soviétique ne peut se tromper… il s’appelle bel et bien Alekseï et que s’il continue à faire sa pleureuse, je vais lui faire rentrer dans le cul ses 102 de tonnes de charbon !

Craignant sans doute plus la médication rectale que l’opprobre familiale, « Alekseï », ferma définitivement sa gueule sur le sujet et ne l’ouvrit que pour dénoncer l’attitude des ouvriers qui n’allaient pas assez vite au travail et qui ne produisaient pas assez.

On appelle depuis « Stakhanovisme » tout ce qui est fait pour accroître la productivité du travailleur au-delà de la norme et l’inciter à adhérer aux objectifs d’augmentation de la production, voire même à s’identifier à son employeur ou à l’Etat… un vrai songe de macroniste !

* Stakhanov fit la une du Time le 16 décembre 1935, les lecteurs me pardonneront ce léger anachronisme dans mon récit

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